Les Maisons sculptées

Le voyageur qui traverse Vadencourt, important bourg au nord-ouest de Guise, est agréablement surpris de découvrir, non loin de l’église de curieuses maisons en pierres abondamment garnies de sculptures du style Premier Empire. Elles sont au nombre de cinq et ont été construites par un maçon du nom de Nicolas-Joseph Grain.

L’homme, tailleur de pierre et mémorialiste, possédait deux habitations au village, des constructions aux façades historiées et classées Monument Historique.


La première maison en partant de l’église peut être dénommée la « Maison du soleil » .

Les sculptures qui ornementent sa façade représentent l’astre roi resplendissant au milieu d’un motif gracieux.

Au dessus, on peut lire: « Orbi impero » (je règne sur le monde)et, au dessous :

« Siconspectus meus laetificat, sic absentiames contristat »

(si ma vue réjouit, mon absence attriste).


Nous appellerons la deuxième maison voisine de la première, la Maison de la Fidélité Conjugale ». Elevée en 1775, elle est charmante, avec son portail, son ovale, ses colonnes, ses pilastres, ses sphinx, ses pots à feu et les nombreuses inscriptions latines qu’on y peut déchiffrer.la façade de cette dernière raconte l’histoire de cet éternel amour gravé dans la pierre.

Nicolas-Joseph Grain explique dans ses mémoires pourquoi il enjoliva cette maison après la mort de sa chère femme, Gabrielle, en 1790:

   Au dessous de cet ovale, je fis cette inscription : Haec corda bina ab octo annis ante connubium usque ad perpetuum juncta sunt.


Or, ces deux coeurs sont ceux de mon épouse et le mien; ils sont l’un à côté de l’autre, percés de chacun d’une flèche et entrelacés pour marquer leur union perpétuelle.

Sur l’architrave, j’ai gravé en gros caractères ces mots : AMORIS CONJUGALIS ARA ( autel de l’amour conjugal).


La maison en pierres de taille, comporte, à gauche deux fenêtres avec quatre pilastres doriques et, à droite, une seule fenêtre avec deux pilastres de même ordre. La porte d’entrée est encadrée par deux colonnes à chapiteaux corinthiens, en saillie sur la façade et surmontée d’un ovale en forme de coquille où se détache un globe avec de nombreux chiffres.


Sur l’architrave, des inscriptions :

« In perpetuum rei memoriam

« Fidelitati conjugali sacrum »

(pour perpétuer le souvenir de notre amour, consacré à la fidélité conjugale).

« Nicolas Grain a consacré ce monument à la gloire de M.G Bertrand, son épouse ».

Au-dessous :

« Amor est morte fortior ».

(l’amour est plus fort que la mort).


Dans les panneaux, au-dessus des fenêtres sommées de pots à feu et de pots contenant des grappes de raisin, on lira :

 A droite:

« Celui-là est riche qui ne désire rien

« Mais l’avare a disette au milieu de son bien.

À gauche:

« Rends gloire au dieu suprême, obéis à la loi.

« Dans autrui, vois toi-même et fais-lui comme à toi ».


Dans les écussons au-dessus des fenêtres et de la porte de fines sculptures en excellent état de conservation, avec des inscriptions.

Dans le premier écusson à gauche, un arbre et une légende :

« Sub umbra colyri fidem dedi »

(à l’ombre du clyrus, j’ai donné ma foi).

dans le deuxième, un autel et une légende :

« Coram Deo et altare in perpetuum fuimus conjuncti »

(devant Dieu et son autel, nous avons été unis pour toujours).


Dans l’écusson, au-dessus de la porte, on voit Nicolas Grain écrivant sur une table; dans celui-ci, au-dessus de la fenêtre de droite, la femme de Nicolas Grain sur son lit de mort et l’inscription :

« Adhaereat lingua mea faucibus si non meminero tui »

 (Que ma langue reste attachée à ma gorge si je ne garde pas ton souvenir).

Cette maison, avec les sculptures soignées, ses nombreux insignes maçonniques, est une des choses les plus captivantes que l’on puisse voir et il est regrettable qu’elle ne soit pas mieux connues.


Agé de vingt-six ans, Nicolas-Joseph Grain rencontre et épouse Marie-Gabrielle Bertrand. Le couple donnera naissance à six enfants, dont deux mourront dans l’enfance. C’est la cruelle réalité démographique de l’époque.

En 1790, c’est ensuite la maladie qui emporte Marie-Gabrielle, après quatorze années donc de bonheur conjugal (le 15 novembre 1790).

« Déjà le soleil avait fait trois fois le tour du zodiaque depuis que celle qui faisait jadis mes délices avait payé le tribut à la nature. Le 15 novembre 1790 fut le jour où pour jamais je perdis ma compagne, ma femme, mon amie et mon amante. Pour moi, elle avait toujours été telle (…) Adieu ! Ma chère épouse ! Je vais t’éterniser dans ces mémoires ! Je me remplirai de tes images », nous dit-il dans ses Mémoires rédigées entre 1793 et 1805.

Dans les années qui suivent la disparition de son épouse, Nicolas -Joseph Grain sculpte la façade de sa maison, celle-ci arborant les stigmates de son amour et de sa fidélité pour la défunte.


C’est toute un vie conjugale et préconjugale des époux Grain qui est ainsi relatée dans la pierre. Il n’est pas possible de décrire tous les motifs architecturaux de cette étonnante façade.


Grain qui vécut de 1750 à 1823, se prétendait descendant de Sedaine; il était à la fois architecte, maçon, poète et moraliste. Il avait été choriste à l’abbaye de Bohéries et y avait appris le latin; il en avait rapporté, en même temps un dégoût profond des moeurs dissolues des moines de son temps.



Sources :         André Leroy,

Magistrat, Secrétaire Général

de la Société Académique

" Les Picards de l’Aisne à Paris "

Marc Nadaux